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Jeudi 2 mars 2006
Emetteur d’informations, l’écran fait désormais partie de notre quotidien. LCD, à tube cathodique ou à plasma, géant ou miniaturisé, on le retrouve à notre domicile, mais aussi dans la rue, les bureaux, les salles obscures et tous les moyens de transport. Montre, réveille-matin, four à micro-ondes, poste de télévision, ordinateur, caméscope, appareil photo, chaîne hi-fi, pèse-personne, thermomètre, baladeur, agenda électronique, téléphone… Quel instrument, quelle machine n’a pas aujourd’hui son écran attitré ?

Pareille prolifération ne pouvait laisser insensible un artiste aussi réceptif aux ondes de choc du progrès que celui qui, en 1998, a troqué feutres et pinceaux contre une palette graphique, j’ai nommé : Beb-Deum. Pour le connaître, peut-être mieux que lui sous certains aspects, je peux sans me tromper dire que la télévision, et par extension l’écran, a toujours fasciné le bonhomme. Et je crois qu’elle le charme tout autant qu’elle lui fait peur. Peur d’être ébloui par cette lumière particulière, peur de son pouvoir hypnotique, peur de perdre son self-control tout autant que la raison. Peur encore, de vivre par procuration, d’être nourri de fantasmes qui ne sont pas les siens, et peur de se soustraire à la réalité. A l’évidence, cet écran qui taquine ses rétines doit, à la longue, l’irriter. Un agacement qui l’incite probablement à rester sur ses gardes et à se méfier de cette lanterne magique un tantinet maligne…Cela n’est qu’une impression, une tentative d’explication personnelle, mais je pense que ses sentiments contradictoires vis-à-vis de « l’écran » – l’attirance, la répulsion – ancrés au plus profond de son inconscient, rejaillissent au grand jour à travers ses images.

Objet récurrent dans l’œuvre de Beb-Deum, l’écran est omniprésent dans le décor de la vie moderne et participe très largement à l’imagerie de la science-fiction, véhiculée jusqu’à la caricature par le cinéma (quel vaisseau spatial digne de ce nom n’embarque pas son lot d’écrans polychromes et de boutons clignotants ?).

« Le bonheur pour tous »

Dès ses premiers instants (regardez ce bébé emmailloté, revêtu d’un masque à gaz), l’homme voit à travers un écran, dans le sens de l’objet interposé. L’écran dissimule ou protège, il fait office de bouclier. Filtre, prisme aussi, il réduit le champ de vision, altère la perception et déforme la réalité. De nombreux personnages dessinés par Beb-Deum portent des « lunettes-écrans », et pour certains, leurs yeux ont été remplacés par des prothèses oculaires qui ne sont ni plus ni moins que les objectifs macro et télé d’une micro-caméra ultra-sophistiquée. Une façon pour l’artiste de souligner la faiblesse et peut-être l’étroitesse de l’homme, tributaire d’une technologie opprimante, dont on se demande si sa vision de la réalité a été augmentée, ou si, à l’inverse, ses organes bio-électroniques ne lui ont pas rajouté des œillères.

Sous le regard obsédant de Big Brother

L’écran est à ce point présent dans l’environnement futuriste ou rétro-futuriste de Beb-Deum qu’on peut le voir apparaître – tel un fossile luminescent – jusque dans les yeux des personnages. Cette image rémanente inscrite sur leurs pupilles cristallise le pouvoir d’attraction irrésistible de l’écran, dont les effets peuvent être dévastateurs. Certaines œuvres de l’artiste – inspiré par l’incontournable roman de Georges Orwell, 1984 – illustrent d’ailleurs bien la prise de contrôle de l’individu par l’écran, notamment via l’influx nerveux du champ électromagnétique des mass media. Grands manipulateurs devant l’Eternel dispensateurs de slogans péremptoires, ses Big Brother ensorceleurs au sourire impeccable, en apparence mielleux et séduisants, sont capables d’user insidieusement de tous les artifices pour capter l’attention et diluer leurs messages pernicieux.

« La liberté, c’est l’esclavage »

Rivé à l’écran hypnotique, le spectateur (le joueur, l’internaute, le téléspectateur) n’arrive plus à s’en distancier – la frontière entre réalité et fiction disparaissant progressivement – jusqu’à y pénétrer avant d’être absorbé par ses enzymes digestives (cf. Videodrome, de David Cronenberg), fusionner avec la « machine » et devenir lui-même un écran. Un homme-écran. Cet homme « amélioré », ce mutant symbiotique aux allures de cyborg, voit ses yeux, sa peau, ses gènes, son corps tout entier entrer dans la sphère informationnelle (regardez cette jeune asiatique, Himiko). A l’abri, enfermé dans une bulle de réalité virtuelle qu’il a créée de ses propres mains, l’homme se complaît de ses chimères sans se rendre compte qu’il en devient l’esclave.

A travers une exposition de vingt-quatre tirages divisée en deux parties, l’une « numérique », composée d’images de synthèse (réalisées avec un ordinateur), l’autre « traditionnelle », composée d’extraits de planches de bandes dessinées (scannées pour l’occasion), Beb-Deum nous livre avec ce qu’il faut d’espièglerie sa réflexion, et par conséquent ses interrogations, ses craintes, ses illusions, ses angoisses et ses espoirs quant à la société du futur et à ses nouvelles technologies de l’information et de la communication. A travers l’écran, il met en cause l’influence des médias, artisans selon lui de la défaite de la pensée, autrement dit l’action de leur injection hypodermique qui se concrétise par un matraquage à sens unique d’informations et d’idées. Enfin, à travers l’écran, Beb-Deum plonge dans la « nouvelle utopie » du cyberespace, d’où émerge la perspective d’un village global et d’une possible redéfinition de la liberté et de la démocratie. Pour le pire et le meilleur des mondes !


La fiche technique de l'exposition

La biographie courte de Beb-Deum

Sa biographie longue

Sa bibliographie

Ses œuvres

Son site officiel


© Cyril Cavalié
par Kurios publié dans : Présentation
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